La Glacière de Pont de Joux.
La Glacière de Pont-de-Joux.
Quand Roquevaire fournissait Marseille en glace.
Une histoire oubliée au bord de l’Huveaune.
Aujourd’hui, lorsque l’on traverse Pont-de-Joux, il est difficile d’imaginer qu’à cet endroit, il y a plus de trois siècles, une importante activité commerciale était organisée autour d’un produit aussi surprenant que précieux : la glace.
À la fin du XVIIᵉ siècle, avant l’apparition de nos réfrigérateurs et de nos systèmes modernes de conservation, la glace était une véritable marchandise. Elle était recherchée par les grandes villes, notamment Marseille, et faisait l’objet d’un commerce organisé.
À Pont-de-Joux, dans le secteur situé entre Roquevaire et Auriol, une glacière fut aménagée pour conserver cette précieuse ressource pendant les mois chauds.
Cette glacière a aujourd’hui disparu. Pourtant, grâce aux archives notariales et aux documents conservés dans les archives de Marseille, son histoire peut être en partie retrouvée.
Elle nous raconte une époque où les chemins étaient parcourus par les mulets, où l'Huveaune constituait l'un des grands axes de la vie économique locale et où les habitants de Roquevaire et des environs participaient à un commerce qui reliait directement leur territoire à Marseille.
Une glacière au quartier de Joux.
La première chose qui frappe dans les documents anciens est la précision avec laquelle l'emplacement de la glacière peut être retrouvé.
En 1698, l'acte de vente indique qu'elle se trouve « au terroir du lieu d'Auriol, quartier de Joux », sur le chemin allant de Roquevaire à Auriol, « proche le pont de la rivière d'Huveaune ».
Cette localisation est particulièrement intéressante pour l'histoire de Roquevaire.
Même si l'acte la situe juridiquement dans le terroir d'Auriol, les experts se rendent à Roquevaire avant de poursuivre leur chemin vers la glacière. Le bâtiment se trouvait donc dans cet espace de passage et d'échanges qui faisait le lien entre les deux communautés.
À cette époque, Pont-de-Joux n'est pas un simple lieu de passage.
Le secteur est traversé par plusieurs chemins importants. Le chemin reliant Roquevaire à Auriol avait été ouvert au XVIIᵉ siècle et permettait de rejoindre les routes desservant Marseille, Aix, Toulon et l'arrière-pays provençal. Le pont de Joux constituait ainsi un point stratégique pour les déplacements et le transport des marchandises.
La glacière bénéficiait donc d'un emplacement particulièrement favorable : près de l'eau, près du pont et surtout près du chemin.
La glace : une marchandise précieuse.
Pour comprendre l'importance de cette glacière, il faut oublier notre monde moderne.
Aujourd'hui, conserver de la glace est une chose banale. Il suffit d'ouvrir un congélateur.
Au XVIIᵉ siècle, il en était tout autrement.
La glace devait être récoltée pendant les périodes froides, puis soigneusement conservée afin de pouvoir être utilisée lorsque les températures augmentaient.
Les glacières étaient conçues précisément pour cela.
Il s'agissait de grandes fosses généralement creusées dans le sol, parfois profondément, protégées par des murs épais et une toiture destinée à limiter les échanges de chaleur.
La glace y était entassée et conservée aussi longtemps que possible.
Le principe était simple mais exigeait une véritable organisation : récolter, transporter, stocker, conserver puis vendre.
La glace devenait ainsi une marchandise comme une autre.
Et Marseille, grande ville portuaire et commerciale, représentait un débouché particulièrement important.
1695 : les premières traces d'une glacière dans le secteur.
Les recherches historiques consacrées aux glacières de la région ont permis de faire remonter l'existence d'une glacière dans les terroirs de Roquevaire à 1695.
Cette année-là, une glacière aurait été construite à l'initiative du sieur Ollive.
Il faut cependant rester prudent sur ce point : la documentation actuellement publiée permet surtout d'établir l'existence de cette activité et de la glacière de Joux à la fin du XVIIᵉ siècle ; l'identification précise de la construction de 1695 avec le bâtiment décrit en détail dans les actes de 1698 mérite d'être présentée comme une hypothèse documentaire plutôt que comme une certitude absolue.
En revanche, à partir de 1697-1698, les documents deviennent beaucoup plus précis.
Et ils nous font entrer directement dans l'histoire de la glacière de Pont-de-Joux.
1697 : Jean Négrel entre dans le commerce de la glace.
Le 7 décembre 1697, un document apporte une information essentielle.
Jean Négrel est associé à la compagnie qui exploite la fourniture de glace destinée à Marseille.
Il s'engage à mettre dans le fonds de la compagnie la glace qu'il possède dans sa glacière du quartier de Joux.
Il doit également faire transporter cette glace jusqu'à Marseille.
Le prix prévu est de 6 sous par quintal, le transport devant être payé par la compagnie.
Cette simple mention révèle l'existence d'une organisation commerciale déjà bien structurée.
La glace de Pont-de-Joux n'est donc pas simplement produite pour les besoins des habitants du secteur.
Elle est destinée à Marseille.
Nous pouvons imaginer les opérations qui se déroulent alors : des hommes extraient la glace, la débitent, la stockent dans la glacière, puis viennent la chercher au moment où la compagnie en a besoin.
Le transport est organisé.
Le prix est fixé.
La destination est connue.
La glace est devenue une marchandise.
3 mai 1698 : la vente de la glacière.
Le document le plus important de cette histoire est sans doute l'acte passé le 3 mai 1698.
Ce jour-là, Pierre et Jean Négrel, frères, bourgeois de Roquevaire, vendent leur glacière à Mathieu Carfeuil, marchand, et Joseph Jaubert, maître architecte de Marseille.
Les deux acquéreurs agissent pour le compte de la compagnie chargée de la fourniture de glace nécessaire à la ville de Marseille.
Le prix de la vente est fixé à 1 500 livres.
Une première somme de 500 livres est versée immédiatement.
Les 1 000 livres restantes doivent être payées ultérieurement par la compagnie, selon les conditions prévues dans l'acte.
Ce montant montre que nous ne sommes pas face à une simple petite installation rurale.
La glacière constitue un véritable bien économique.
Elle comprend le bâtiment, les terres attenantes et surtout la glace qui s'y trouve.
L'acte précise d'ailleurs que la glace présente dans la glacière est concernée par l'accord conclu avec la compagnie.
Ainsi, au printemps 1698, la glacière de Pont-de-Joux entre officiellement dans le système d'approvisionnement de Marseille.
Un paysage que les archives nous permettent de retrouver.
L'acte de vente donne également une description des terrains voisins.
La glacière confronte notamment :
- le grand chemin ;
- le vallat ;
- des terres appartenant à Guillaume Reboulet ;
- des propriétés appartenant aux héritiers Roux ;
- différentes terres agricoles ;
- des zones d'arrosage ;
- des arbres, notamment des chênes et des ormes.
Ces indications sont précieuses.
Elles permettent de comprendre que la glacière n'était pas isolée au milieu d'un paysage désert.
Elle était implantée dans un environnement agricole, au milieu des terres, des chemins, des ruisseaux et des propriétés rurales.
Le paysage de Pont-de-Joux était alors profondément marqué par l'agriculture et par l'eau.
L'Huveaune jouait un rôle essentiel.
Les chemins permettaient aux hommes et aux animaux de circuler.
Et au milieu de cet environnement se dressait la glacière, véritable réserve de glace destinée à Marseille.
1702 : les experts descendent dans la glacière.
Quatre ans après la vente, un document extraordinaire nous permet de découvrir la glacière presque comme si nous étions présents sur place.
En 1702, une expertise est ordonnée afin d'évaluer deux glacières appartenant à la compagnie : celle située dans le terroir d'Auriol, au quartier de Joux, et une autre située à Collongues.
Les experts se rendent à Roquevaire.
Le document raconte qu'ils arrivent le 11 octobre et prennent logement à l'auberge « La Marine », tenue par Jean Jouve.
Le lendemain, ils se rendent à la glacière de Pont-de-Joux.
Ils arrivent sur place vers huit heures du matin.
La description est minutieuse.
Nous avons rarement, pour un bâtiment disparu, un témoignage aussi précis.
Une construction imposante.
Les experts commencent par mesurer l'ensemble de la propriété.
Le terrain comprenant la glacière, la loge et les dépendances représente environ 459 m² selon la conversion donnée par les recherches modernes.
Mais c'est surtout la glacière elle-même qui impressionne.
Les mesures anciennes indiquent environ :
20 à 21 mètres de largeur,
24 mètres de longueur,
et une cuve descendant à environ 9 mètres de profondeur.
La circonférence intérieure est d'environ 22,5 mètres.
Nous pouvons donc imaginer une vaste construction enterrée, profondément enfoncée dans le sol.
Les hommes chargés de l'expertise doivent eux-mêmes descendre dans la glacière pour effectuer les mesures.
Le document mentionne également une voûte en pierre, soutenue par des éléments en bois, ainsi qu'un dispositif permettant l'évacuation de l'eau provenant de la fonte.
Ce dernier élément est indispensable.
Une glacière ne doit pas seulement conserver le froid : elle doit aussi évacuer l'eau issue de la glace qui fond.
L'ingénieuse mécanique du froid.
La glacière de Pont-de-Joux était donc une construction parfaitement adaptée à sa fonction.
La glace était stockée dans une vaste cuve enterrée.
La profondeur contribuait à maintenir une température plus stable.
La maçonnerie et la voûte protégeaient la réserve.
L'eau de fonte était évacuée par un système d'écoulement.
Les recherches sur les glacières provençales montrent que ces éléments — cuve, murs, voûte, loge de travail et évacuation des eaux — constituent les principales composantes de ce type d'installation.
Il ne s'agissait donc pas d'un simple trou dans le sol.
C'était une véritable construction technique, pensée pour répondre à un problème précis : conserver pendant plusieurs mois une matière qui, naturellement, voulait disparaître.
Les hommes de la glacière.
Derrière les murs et la glace, il y avait des hommes.
Des propriétaires.
Des maçons.
Des muletiers.
Des ouvriers.
Des marchands.
Des fermiers.
Des représentants de la ville de Marseille.
L'acte de 1702 cite notamment plusieurs maîtres maçons chargés des mesures et de l'expertise.
Cela nous rappelle que l'exploitation d'une glacière faisait appel à plusieurs métiers.
Il fallait entretenir le bâtiment, surveiller la glace, assurer son stockage et organiser son transport.
Et surtout, il fallait pouvoir faire parvenir rapidement la glace jusqu'à Marseille.
Le chemin de Roquevaire à Auriol jouait ici un rôle essentiel.
Les mulets sur les chemins de Provence.
À la fin du XVIIᵉ siècle, le transport terrestre repose largement sur les animaux de bât.
Les chemins ne ressemblent évidemment pas aux routes modernes.
Ils sont parfois étroits, accidentés et difficiles.
Les mulets sont particulièrement adaptés à ces déplacements.
Ils peuvent franchir les chemins de l'arrière-pays provençal avec des charges importantes.
La glace devait être transportée avec précaution, car chaque heure passée hors de la glacière représentait une perte.
Il fallait donc limiter autant que possible le temps de transport.
Le choix de Pont-de-Joux apparaît alors particulièrement logique.
La glacière se trouvait directement à proximité d'un axe de circulation reliant Roquevaire et Auriol et, au-delà, les grands itinéraires de la région.
Pont-de-Joux, entre Roquevaire, Auriol et Marseille.
Cette histoire montre aussi combien les limites administratives actuelles peuvent parfois masquer la réalité historique.
La glacière est située dans le terroir d'Auriol, quartier de Joux.
Mais les actes nous font constamment passer par Roquevaire.
Les propriétaires, Pierre et Jean Négrel, sont des bourgeois de Roquevaire.
Les experts viennent à Roquevaire avant de se rendre à la glacière.
Le chemin décrit relie Roquevaire à Auriol.
Et la marchandise est destinée à Marseille.
La glacière est donc un véritable trait d'union entre les territoires.
Roquevaire produit et possède.
Pont-de-Joux conserve et expédie.
Marseille consomme.
Et l'Huveaune accompagne cette histoire.
Une activité liée au climat.
Le commerce de la glace dépend évidemment d'un élément que l'homme ne pouvait pas contrôler : le froid.
Pour remplir une glacière, il fallait disposer de glace naturelle.
Les hivers froids étaient donc indispensables.
Une mauvaise saison pouvait compromettre l'approvisionnement de l'année suivante.
La glace devait ensuite être conservée avec le moins de pertes possible.
La rentabilité de l'entreprise dépendait donc d'un équilibre fragile entre le climat, la production, le stockage et la demande.
C'est probablement ce qui explique l'importance accordée aux glacières dans l'économie provençale de cette époque.
La glace n'était pas seulement une curiosité.
Elle était une ressource économique.
Une réserve de près de mille quintaux.
L'expertise de 1702 apporte une information particulièrement impressionnante sur les réserves.
Les recherches historiques consacrées à la glacière de Pont-de-Joux indiquent qu'il pouvait encore rester environ 900 quintaux de glace, avec une masse conservée sur plusieurs mètres de hauteur.
Il faut être prudent dans la conversion en unités modernes, car le quintal ancien n'était pas nécessairement identique au quintal métrique actuel.
Mais même sans conversion précise, le chiffre donne une idée de l'ampleur de la réserve.
Nous sommes très loin d'une simple provision familiale.
Il s'agit d'un stock destiné au commerce.
La glace de Pont-de-Joux descend vers Marseille.
On peut alors imaginer la scène.
Au cœur de l'été provençal, lorsque la chaleur s'abat sur la vallée de l'Huveaune, la glacière reste plongée dans une relative obscurité.
À l'intérieur, plusieurs mètres de glace sont encore conservés.
À l'extérieur, le soleil chauffe les chemins.
Les hommes entrent dans la glacière.
La glace est extraite.
Elle est préparée pour le transport.
Puis les charges prennent le chemin de Marseille.
Les mulets avancent sur les routes et les chemins.
À chaque étape, la glace perd une petite partie de sa masse.
Il faut aller vite.
L'objectif est la ville.
Marseille, avec son port, ses habitants, ses marchés et ses familles aisées, représente le débouché principal de cette production.
Ainsi, depuis Pont-de-Joux, une ressource née du froid hivernal rejoint une ville soumise aux chaleurs de l'été.
Une économie organisée autour de la glace.
L'histoire de la glacière révèle également l'existence d'une véritable ferme de la glace à Marseille.
Les échevins et la communauté de Marseille avaient confié à une compagnie la fourniture de la glace nécessaire à la ville.
Les propriétaires de glacières pouvaient donc intégrer ce système commercial.
Jean Négrel en fait partie.
La vente de 1698 à Mathieu Carfeuil et Joseph Jaubert marque une nouvelle étape : la compagnie prend directement possession de la glacière et des terres attenantes.
La glacière devient ainsi un maillon d'un réseau d'approvisionnement.
Ce réseau associe :
les zones de production de glace,
les propriétaires de glacières,
les fermiers de la glace,
les transporteurs,
et la ville de Marseille.
Pont-de-Joux participe à ce système.
Une histoire qui disparaît.
Pourtant, cette activité ne va pas traverser les siècles.
Les progrès techniques finiront par rendre les glacières progressivement inutiles.
Les nouvelles méthodes de production et de conservation de la glace bouleverseront peu à peu ce commerce traditionnel.
La glacière de Pont-de-Joux disparaîtra.
Et avec elle, une partie de la mémoire de cette activité.
Les recherches menées par l'Association pour la sauvegarde du patrimoine d'Auriol soulignent que cette glacière a été effacée de la mémoire collective au cours du XIXᵉ siècle.
C'est précisément ce qui rend les actes anciens si précieux.
Ils nous permettent de retrouver un bâtiment dont il ne reste pratiquement plus de traces visibles.
Une glacière qui mérite de retrouver sa place dans l'histoire de Roquevaire.
La glacière de Pont-de-Joux n'est pas seulement l'histoire d'un bâtiment disparu.
Elle raconte une époque.
Elle raconte les relations entre Roquevaire, Auriol et Marseille.
Elle raconte les chemins anciens.
Elle raconte les mulets et les marchands.
Elle raconte l'Huveaune.
Elle raconte aussi l'ingéniosité des hommes qui, bien avant l'électricité, avaient appris à conserver la glace pendant les mois chauds.
Mais surtout, elle rappelle que Roquevaire et son territoire étaient déjà intégrés à des réseaux économiques qui dépassaient largement les limites du village.
Au XVIIᵉ siècle, une marchandise aussi particulière que la glace pouvait partir du quartier de Joux et finir sur les tables de Marseille.
Épilogue.
Aujourd'hui, le passant qui traverse Pont-de-Joux ne voit peut-être qu'une route, des maisons, l'Huveaune et les paysages familiers de la vallée.
Pourtant, sous cette apparente tranquillité se cache une histoire ancienne.
Il y eut ici des moulins, des activités artisanales, des chemins de commerce et, pendant plusieurs décennies, une glacière.
Les documents de 1697, 1698 et 1702 nous permettent d'en retrouver les propriétaires, les acheteurs, les dimensions, les terrains voisins et même l'organisation commerciale.
Nous savons que Pierre et Jean Négrel, bourgeois de Roquevaire, possédaient cette glacière.
Nous savons que Jean Négrel participa à la ferme de la glace de Marseille.
Nous savons que la glacière fut vendue en 1698 pour 1 500 livres à des représentants de la compagnie chargée d'approvisionner Marseille.
Nous savons enfin qu'en 1702, des experts descendirent dans cette imposante construction pour en mesurer la profondeur et les dimensions.
Puis le temps a fait son œuvre.
La glacière a disparu.
Les hommes qui l'ont construite et exploitée ont disparu.
Les mulets ont cessé de parcourir ces chemins avec leurs chargements.
Et la glace, autrefois si précieuse, est devenue une chose ordinaire.
Mais l'histoire demeure.
Elle est conservée dans quelques lignes écrites par un notaire, dans les registres d'une ville, dans les archives d'une compagnie et dans les recherches des passionnés du patrimoine.
Ainsi, au détour d'un vieux document, Pont-de-Joux retrouve sa glacière.
Et avec elle revient le souvenir d'un temps où, au cœur de la Provence, le froid de l'hiver était soigneusement conservé pour affronter la chaleur de l'été.
La Glacière de Pont-de-Joux : une histoire oubliée, mais une histoire qui relie Roquevaire à Marseille.
Source: https://aspauriol.fr/files/livre-glaci%C3%A8res-auriol-r.pdf?utm_source=chatgpt.com
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